📂 Maman, ma force et mon guide
📅 Texte publié le Samedi 28 mai 2016 à 19h28
Chère maman,
De ton vivant, tu attendais toujours, le jour de la Fête des Mères, une lettre de ce genre, écrite, non de façon rituelle, mais avec ce trop-plein d’amour filial. Après ton départ en 2010, j’ai continué à t’écrire chaque année en me disant, à chaque fois, que ce sera la dernière et que la prochaine fête des mères, je te laisserai deviner mon amour. Et me voilà donc, cette année encore, en train d’établir avec toi ce rapprochement épistolaire qui me réconforte tant.
Laisse-moi tout d’abord te dire, chère maman, que je commence à sentir le poids des ans. Je ne suis plus aussi agile, aussi perspicace. J’atteins cet âge où chaque jour devient une bénédiction.
Il m’est impossible, cette année de te visiter, et d’avoir cette tendre conversation marquant indélébilement chacune de nos rencontres. Tu monopolises pourtant ma pensée cette fin de semaine.
Par les temps qui courent, il est vraiment triste d’être un haïtien. Ce sont là les mots d’un grand historien qui supputait l’inévitable dérive de la Nation. L’ère de la formule-flèche, de l’expression raccourcie, du pittoresque significatif commençait pour ce pays ballotté entre l’anarchie et l’espoir. Dans sa curiosité qui avait l’aiguillon du génie, Roger Gaillard avait fait montre de passion investigatrice, de minutie incomparable dans son travail d’annaliste. Il a jeté un regard passionné sur l’Histoire de notre passé et en a tiré son œuvre maîtresse: « Les Blancs débarquent » qui aurait dû provoquer une profonde réflexion chez tous les haïtiens intellectuels aussi bien qu’analphabètes. Pourtant, pour la plupart, les fils de ce pays n’ont pas su éviter en deux fois sur une période de quinze ans, ces gifles sonores répétées dont nous abreuve la communauté internationale à l’instigation des laquais nationaux.
Voilà déjà trois ans et six mois que tu nous as quittés répondant ainsi au dernier appel du Créateur. Il m’a été, depuis cette fatidique soirée, impossible de suivre les conseils évangéliques qui nous recommandent de « laisser les morts ensevelir les morts ». Tu continues de monopoliser cette part de ma pensée qui t’a toujours appartenu. Et chaque année, à pareille époque, l’intensité de cette pensée s’accroit considérablement, devenant par moments douloureux et insupportable.